MONIC
MONTRÉAL INITIATIVE FOR CONSCIOUSNESS


Jonathan Nanez Arcila
Doctorat en psychologie (Ph.D.)
Université Laval
Laboratoire : COGITÉ
Intérêts :
« Mes intérets de recherche portent sur les neurosciences cognitives, le traumatisme et le développement cognitif. »
Fun fact :
Jonathan a travaillé directement auprès de victimes du conflit armé et d’ex-combattants en Colombie afin de promouvoir la santé cérébrale dans des régions touchées par la violence, contribuant ainsi aux efforts de réconciliation et de consolidation de la paix. / « Avant de commencer mon doctorat, j’ai été chanteur de reggaeton en Colombie (dans le style de J. Balvin ou Maluma). »
L’exposition à la violence transforme notre expérience de la réalité
Comprendre les conséquences neurocognitives et émotionnelles de l’exposition au conflit armé, et identifier les facteurs de protection susceptibles d’atténuer ces effets.
Article :
Des centaines de millions de personnes dans le monde vivent aujourd’hui dans des contextes marqués par la guerre, les attentats, les fusillades ou la violence domestique. Ces expositions répétées à la menace ne laissent pas seulement des traces sociales ou politiques : elles modifient durablement le fonctionnement du cerveau. Les neurosciences montrent que ces changements touchent la mémoire, l’attention, la régulation des émotions et, plus largement, la manière dont une personne perçoit et expérimente le monde [1].
Selon une estimation de l’Organisation mondiale de la Santé, environ une personne sur cinq vivant en contexte de conflit présente un trouble mental, dont le trouble de stress post-traumatique représente une proportion importante. Ce trouble se caractérise notamment par une hypervigilance, des souvenirs intrusifs et des difficultés de régulation émotionnelle. Ces manifestations ne relèvent pas d’une faiblesse personnelle : elles correspondent à des adaptations cérébrales face à un danger intense ou prolongé [2].
Les études en neuroimagerie, notamment en imagerie par résonance magnétique, ont permis de mieux comprendre ces mécanismes. Chez les personnes qui ont été exposées à des événements traumatiques, l’amygdale, une région cérébrale impliquée dans la détection du danger, présente souvent une hyperactivité [3]. Cette sensibilité accrue favorise un état d’alerte constant : des événements neutres peuvent être interprétés comme menaçants. Parallèlement, l’hippocampe, qui joue un rôle central dans la mémoire et la mise en contexte des souvenirs, peut présenter des altérations de sa structure ou de son fonctionnement [4]. Ces modifications sont associées à des difficultés à situer les événements dans le temps et à distinguer le passé du présent.
Quand la violence modifie les pensées et les émotions
Ces changements dans le cerveau ont des conséquences concrètes sur la vie quotidienne. L'hyperactivité de l'amygdale peut alimenter l'anxiété et l'état d'alerte excessif. Une régulation moins efficace par certaines régions préfrontales, impliquées dans le contrôle des émotions et la prise de décision, peut rendre plus difficile la gestion des réactions émotionnelles. Par exemple, cela peut se manifester par une plus grande impulsivité, des réactions de colère ou des conflits plus fréquents avec l’entourage. Ensemble, ces mécanismes contribuent à une transformation de l’expérience consciente : l’attention est plus facilement captée par les signaux de menace, les souvenirs douloureux s’imposent et la perception du monde se teinte de danger [5].
Les souvenirs traumatiques illustrent particulièrement cette transformation. De nombreux individus décrivent des pensées ou des visions qui surgissent involontairement, sans contrôle, parfois des années après les événements. Ces intrusions peuvent prendre la forme d’images très vives, de sensations corporelles ou d’émotions intenses. Elles ne sont pas recherchées : elles s’imposent à la conscience. Sur le plan cérébral, ces phénomènes auraient été liés à une forte activation des circuits émotionnels au moment de l’événement traumatique. Cette activation peut souvent demeurer incomplète ou désorganisée dans les systèmes de mémoire qui permettent normalement à une personne de situer ses expériences dans son histoire personnelle – ce que les chercheur.e.s appellent la mémoire autobiographique. Lorsque ces souvenirs se réactivent à travers les intrusions, la personne peut réengager les mêmes circuits de stress, comme si la menace était toujours présente [6].
Les effets de l’exposition à la violence peuvent persister longtemps. Des travaux synthétisant les recherches en neurosciences du traumatisme montrent que certaines altérations cérébrales et certains symptômes cliniques peuvent encore être observés plusieurs décennies après les événements. Ces constats soulignent que la guerre et les violences graves ne modifient pas seulement les trajectoires sociales. Elles peuvent durablement influencer le fonctionnement cérébral et la manière dont la réalité est vécue, soit la conscience de soi et d’autrui [7].
Comprendre pour mieux accompagner
Même si les conséquences de l’exposition à la violence s’avèrent graves et durables, des perspectives de rétablissement existent. Plusieurs approches psychologiques ont démontré leur efficacité. La thérapie cognitive et comportementale aide à identifier et à restructurer les pensées intrusives associées au traumatisme [8]. La désensibilisation par les mouvements oculaires (EMDR) vise également à faciliter le traitement adaptatif des souvenirs traumatiques et à en réduire l’impact émotionnel [9]. Par ailleurs, des travaux récents explorent les mécanismes de reconsolidation de la mémoire. En réactivant un souvenir traumatique dans un contexte sécurisé, puis en administrant un médicament comme le propranolol, il est parfois possible d’en diminuer l’intensité émotionnelle [10]. D’autres formes d’accompagnement, telles que l’art-thérapie, le psychodrame ou les pratiques d’expression artistique, ainsi que les groupes d’entraide, peuvent aussi favoriser la reconstruction psychologique [11]. Plus largement, le fait de pouvoir compter sur des relations stables et d’être intégré dans une communauté bienveillante joue un rôle central dans les processus de rétablissement [12].
Comprendre ces mécanismes permet d’éclairer un enjeu plus large : la violence transforme la conscience. Elle modifie ce qui attire l’attention, ce qui paraît dangereux, ce qui revient en mémoire et ce qui colore les émotions. En documentant ces effets à l’aide d’outils scientifiques rigoureux, la recherche contribue non seulement à mieux accompagner les personnes concernées, mais aussi à rappeler que les conséquences de la violence dépassent largement le champ du visible. Elles s’inscrivent au cœur même de l’expérience humaine.
Références
1. Peterson, T., Davies, S., Deniz, A., Engström, G., Hawach, N., Högbladh, S., Sollenberg, M. et Öberg, M. (2021). Organized violence 1989–2020, with a special emphasis on Syria. Journal of Peace Research, 58(4), 809-825. https://doi.org/10.1177/00223433211026126
2. Charlson, F., Van Ommeren, M., Flaxman, A., Cornett, J., Whiteford, H. et Saxena, S. (2019). New WHO prevalence estimates of mental disorders in conflict settings: a systematic review and meta-analysis. Lancet, 394(10194), 240-248. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(19)30934-1
3. Hayes, J. P., Hayes, S. M. et Mikedis, A. M. (2012). Quantitative meta-analysis of neural activity in posttraumatic stress disorder. Biology of Mood & Anxiety Disorders, 2(9), 1-13. https://doi.org/10.1186/2045-5380-2-9
4. Karl, A., Schaefer, M., Malta, L. S., Dörfel, D., Rohleder, N. et Werner, A. (2006). A meta-analysis of structural brain abnormalities in PTSD. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 30(7), 1004-1031. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2006.03.004
5. Shin, L. M., Rauch, S. L. et Pitman, R. K. (2006). Amygdala, medial prefrontal cortex, and hippocampal function in PTSD. Annals of the New York Academy of Sciences, 1071(1), 67-79. https://doi.org/10.1196/annals.1364.007
6. Brewin, C. R., Gregory, J. D., Lipton, M. et Burgess, N. (2010). Intrusive images in psychological disorders: characteristics, neural mechanisms, and treatment implications. Psychological Review, 117(1), 210-232. https://doi.org/10.1037/a0018113
7. Bremner J. D. (2006). Traumatic stress: effects on the brain. Dialogues in Clinical Neuroscience, 8(4), 445-461. https://doi.org/10.31887/DCNS.2006.8.4/jbremner
8. Watts, B. V., Schnurr, P. P., Mayo, L., Young-Xu, Y., Weeks, W. B. et Friedman, M. J. (2013). Meta-analysis of the efficacy of treatments for posttraumatic stress disorder. The Journal of Clinical Psychiatry, 74(6), e541-e550. https://doi.org/10.4088/JCP.12r08225
9. Chen, Y., Hung, K., Tsai, J. C., Chu, H., Chung, M., Chen, S., Liao, Y., Ou, K. L., Chang, Y. et Chou, K. (2014). Efficacy of Eye-Movement Desensitization and Reprocessing for Patients with Posttraumatic-Stress Disorder: A Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. PLoS One, 9(8), 1-17. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0103676
10. Brunet, A., Orr, S. P., Tremblay, J., Robertson, K., Nader, K. et Pitman, R. K. (2008). Effect of post-retrieval propranolol on psychophysiologic responding during subsequent script-driven traumatic imagery in post-traumatic stress disorder. Journal of Psychiatric Research, 42(6), 503-506. https://doi.org/10.1016/j.jpsychires.2007.05.006
11. Schouten, K. A., De Niet, G. J., Knipscheer, J. W., Kleber, R. J. et Hutschemaekers, G. J. M. The effectiveness of art therapy in the treatment of traumatized adults: a systematic review. Trauma, Violence, & Abuse, 16(2), 220-228. https://doi.org/10.1177/1524838014555032
12. Ozer, E. J., Best, S. R., Lipsey, T. L. et Weiss, D. S. (2003). Predictors of posttraumatic stress disorder and symptoms in adults: a meta-analysis. Psychological Bulletin, 129(1), 52-73. https://doi.org/10.1037/0033-2909.129.1.52
