MONIC
MONTRÉAL INITIATIVE FOR CONSCIOUSNESS


Malak Lafkouk
Baccalauréat en psychologie
Université de Montréal
Intérêts :
« Mes intérêts de recherche portent sur les liens entre le cerveau et le comportement, la neuropsychologie et la conscience corporelle, avec un intérêt particulier pour l’image de soi et l’impact des environnements numériques. »
Ce corps que le cerveau reconfigure
Comprendre le lien entre plasticité cérébrale et distorsion de l'image de soi face aux images numériques filtrées.
Article :
Chaque jour, des millions d’utilisateurs et d’utilisatrices ajustent leur apparence à l’aide de filtres sur les réseaux sociaux. Depuis plus d’une décennie, ces pratiques transforment la manière dont le corps est perçu et évalué, alimentant une insatisfaction corporelle. Des travaux en neurosciences de la conscience corporelle montrent que la sensation d’habiter un corps repose sur une intégration sensorielle susceptible de varier. Comment cette capacité du cerveau à reconfigurer la perception du corps se transforme-t-elle lorsqu’elle est exposée, jour après jour, à des selfies modifiés, à des filtres de beauté et à des retouches devenues omniprésentes sur les réseaux sociaux?
Dans une expérience illustrant cette capacité sensorielle, un individu observe une main en caoutchouc posée devant lui, tandis que la sienne reste cachée. Lorsque les deux mains sont caressées simultanément, un basculement se produit : le cerveau s’approprie la fausse main comme étant la sienne et commence à la ressentir. En 1998, les neuroscientifiques Matthew Botvinick et Jonathan Cohen ont démontré, grâce à cette célèbre expérience de la main en caoutchouc, que la conscience corporelle, soit la sensation d’une personne que son corps lui appartient, n’est pas une vérité biologique immuable. Elle peut plutôt se concevoir comme une construction cérébrale fragile. Aujourd’hui, cette instabilité expose à un risque encore relativement peu étudié : si le cerveau adopte une main en caoutchouc en quelques secondes, comment réagit-il face à des années d'exposition à des selfies retouchés et filtrés sur les réseaux sociaux [1]?
Un schéma corporel reconstruit à chaque instant
La sensation d’habiter un corps physique n’est pas une réalité fixe, mais le résultat d’une intégration multisensorielle constante. Pour maintenir ce sentiment de propriété corporelle, le cerveau doit unifier les informations provenant de la vision, du toucher et de la proprioception, soit la perception interne de la position des membres. Cette intégration ne concerne pas seulement les mouvements du corps, mais aussi la manière dont son apparence est perçue et interprétée. Des travaux en neuroimagerie menés par Henrik Ehrsson en 2005 ont révélé que le sentiment d’avoir un corps dépend étroitement de la cohérence entre ces signaux sensoriels, notamment lorsque la stimulation visuelle et tactile est synchronisée. Ce traitement de l’information multisensorielle mobilise plusieurs zones cérébrales : les régions pariétales, situées vers le haut et l’arrière du cerveau, qui participent à la représentation du corps dans l’espace, puis les régions prémotrices situées juste devant les zones motrices, qui préparent les mouvements. De plus, le cortex prémoteur ventral, une région située à l’avant du cerveau, qui est impliquée dans la préparation des gestes et l’intégration des sensations, est fortement corrélé à l’illusion de la main en caoutchouc : plus il est activé, plus l’illusion semble intense. Plus largement, quand la vision et les sensations d’un individu deviennent suffisamment cohérentes, le cerveau ajuste le schéma corporel, c’est-à-dire la représentation interne, majoritairement inconsciente, de la forme, de la position et de l’apparence de son propre corps. Ce mécanisme d’ajustement montre que la représentation corporelle dépend des signaux disponibles et de leur cohérence, un point central pour comprendre ce qui se joue lorsque l’apparence est représentée par des images filtrées et retouchées [2].
Cette plasticité cérébrale ne s’arrête pas aux membres artificiels. Des travaux menés par Henrik Ehrsson en 2007 ont démontré qu’il est possible d’induire une illusion de possession du corps entier. Pour se faire, il faut synchroniser les stimulations visuelles et tactiles, tout en modifiant la perspective visuelle [3]. Lorsque les signaux sont cohérents, le cerveau finit par localiser le « soi » à l’extérieur des limites physiques du corps réel. Cette mise à jour ne se limite pas à une impression mentale : elle modifie même le schéma corporel inconscient qui guide les actions [4]. Par exemple, une personne incarnant un avatar virtuel plus large ajustera spontanément ses mouvements pour éviter les obstacles, prouvant que cette illusion transforme radicalement le rapport à l’espace. Cette malléabilité illustre comment le schéma corporel peut être remodelé par des représentations visuelles altérées de soi, ce qui peut créer un décalage entre la perception du corps et sa réalité biologique.
De l’adaptation à la vulnérabilité
Les mécanismes d’intégration multisensorielle mis en évidence dans les illusions corporelles mobilisent les mêmes circuits pariétaux et prémoteurs qui soutiennent, au quotidien, la construction du schéma corporel. Ces réseaux ont également été étudiés en contexte clinique : en neuropsychiatrie, des travaux sur la perception et la représentation du corps montrent que certaines altérations de l’intégration corporelle sont associées à des distorsions persistantes de l’image de soi [5]. Autrement dit, les processus qui permettent au cerveau d’ajuster en permanence la représentation du corps peuvent devenir plus sensibles lorsque l’environnement perceptif se transforme. Or, sur les plateformes de partage de photos (ex. : Instagram, TikTok) ou les applications de visioconférence (ex. : Zoom, Teams), l’exposition aux images filtrées ou retouchées n’est ni ponctuelle ni contrôlée : elle est répétée, quotidienne et socialement valorisée. En effet, cette exposition est souvent encouragée par des mécanismes de validation sociale, tels que les mentions « j’aime ». Dans ce contexte, l’exposition prolongée à des modèles visuels modifiés peut interagir avec ces mécanismes cérébraux malléables. En 2023, Margaret Laughter et ses collègues ont démontré que l’usage intensif des réseaux sociaux, des filtres et des plateformes de visioconférence est associé à une augmentation de l’insatisfaction corporelle et des préoccupations liées à l’apparence [6]. Le « Zoom effect » illustre cette focalisation sur l’apparence provoquée par l’auto-observation constante à l’écran. Il ne s’agit plus ici d’une illusion brève et réversible comme celles étudiées en laboratoire, mais d’une exposition prolongée susceptible d’influencer les standards internes d’évaluation du corps.
Vers une représentation plus réaliste
La plasticité qui permet d’intégrer une main en caoutchouc peut, dans certaines conditions d’exposition répétée à des modèles visuels irréalistes (visages lissés et silhouettes aux proportions altérées), contribuer à un décalage durable entre l'image perçue et la réalité physique. À mesure que les images modifiées deviennent omniprésentes, elles peuvent influencer la manière dont l’apparence est évaluée [7]. Toutefois, cette malléabilité de la conscience ne représente pas une fatalité. Une solution réside dans le développement d’une littératie visuelle numérique, soit l’habileté à mieux évaluer de façon critique les contenus visuels en ligne [8]. Plutôt que de subir passivement les images, les utilisateur.trice.s peuvent apprendre à déchiffrer les codes de construction des filtres pour mieux s’en distancier. Des initiatives éducatives encouragent déjà des pratiques concrètes : l’analyse critique des contenus visuels en ligne, le choix de plateformes valorisant la diversité corporelle réelle ou même la manipulation de logiciels de retouche pour comprendre les mécanismes de construction de l’image. Cette éducation du regard pourrait également être renforcée par un meilleur encadrement des contenus visuellement modifiés. Par exemple, des mentions pourraient être ajoutées afin de signaler plus clairement l’utilisation de filtres ou de retouches lorsque ces transformations demeurent peu visibles pour les utilisateur.trice.s. Certaines de ces modifications ne proviennent d’ailleurs pas uniquement de filtres activés volontairement, mais aussi de traitements automatiques intégrés aux appareils et aux plateformes, ce qui les rend d’autant plus difficiles à repérer [9]. En entraînant le regard à reconnaître ces distorsions, il devient ainsi possible de retrouver une harmonie entre l’identité virtuelle et le corps physique.
Références
1. Botvinick, M. et Cohen, J. (1998). Rubber hands ‘feel’ touch that eyes see. Nature, 391(6669), 756. https://doi.org/10.1038/35784
2. Ehrsson, H. H., Holmes, N. P. et Passingham, R. E. (2005). Touching a rubber hand: feeling of body ownership is associated with activity in multisensory brain areas. Journal of Neuroscience, 25(45), 10564-10573. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.0800-05.2005
3. Ehrsson, H. H. (2007). The experimental induction of out-of-body experiences. Science, 317(5841), 1048. https://doi.org/10.1126/science.1142175
4. Rubo, M. et Gamer, M. (2019). Visuo-tactile congruency influences the body schema during full body ownership illusion. Consciousness and Cognition, 73(102758), 1-14. https://doi.org/10.1016/j.concog.2019.05.006
5. Lesage M. (2014). Soigner l'image du corps dans l'anorexie mentale : la recalibration multisensorielle et cognitive [thèse de doctorat, Université Lille]. Pépite. https://pepite.univ-lille.fr/ori-oai-search/notice/view/univ-lille-10629
6. Laughter, M. R., Anderson, J. B., Maymone, M. B. et Kroumpouzos, G. (2023). Psychology of aesthetics: Beauty, social media, and body dysmorphic disorder. Clinics in Dermatology, 41(1), 28-32. https://doi.org/10.1016/j.clindermatol.2023.03.002
7. Hosseini, S.A. et Padhy, R. K. (2023). Body Image Distortion. StatPearls Publishing, Treasure Island (FL). https://europepmc.org/article/nbk/nbk546582
8. Lebrun, M. (2015). La littératie visuelle : genèse, défense et illustration. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 2, 1-32. https://doi.org/10.7202/1047307ar
9. Brooks, I. (2025, 23 décembre). Now that phones alter our photos without us knowing, how do we know what’s real? The Guardian. https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/dec/23/smartphones-photos-filters-pictures-software
