MONIC
MONTRÉAL INITIATIVE FOR CONSCIOUSNESS


Arsenii Prozorov
Doctorat en neuropsychologie (Ph. D. R-I)
Université de Montréal
Intérêts :
« Mes intérêts de recherche portent sur l'utilisation de l'imagerie multimodale pour comprendre les états modifiés de conscience, notamment ceux induits par les psychédéliques. Je m'intéresse particulièrement à la manière dont ces substances modulent la rigidité du cerveau prédictif afin d'explorer de nouvelles approches théoriques et thérapeutiques en santé mentale. »
Cerveau prédictif et psychédéliques
Examiner l’influence des psychédéliques sur la conscience prédictive, ainsi que leur potentiel thérapeutique.
Article :
Trouvant ses origines dans les années 1960, le modèle du cerveau prédictif renouvelle la compréhension de la conscience en proposant une perspective novatrice : il inverse les rôles. Le cerveau n’est plus considéré comme un organe qui perçoit passivement la réalité, mais plutôt comme une machine active qui la génère en prédisant sans cesse l’instant suivant. C’est dans ce contexte que s’inscrit la renaissance psychédélique actuelle. Des neuroscientifiques explorent désormais comment des substances telles que la psilocybine ou la kétamine agissent sur ces prédictions pour « assouplir » les schémas cognitifs rigides associés à la dépression résistante aux traitements [1].
Imaginez votre crâne comme la coque d’un sous-marin. C’est exactement la situation qu’ont vécue l’océanographe suisse Jacques Piccard et le lieutenant de la marine américaine Don Walsh le 23 janvier 1960. Ils ont été les deux premières personnes à atteindre la fosse des Mariannes, la partie la plus profonde de l’océan, à bord d’un bathyscaphe. Ce sous-marin, une minuscule sphère d’acier, était suspendu dans l'obscurité totale et guidé uniquement par des signaux électriques et une carte préétablie.
Selon la théorie du cerveau prédictif, le cerveau est dans une situation comparable : il navigue dans l’obscurité, construisant une représentation du monde à partir d’informations sensorielles partielles et de ses modèles internes, tout comme le bathyscaphe dans les abysses. La conscience y est décrite comme le résultat d’un cerveau qui anticipe en permanence les signaux sensoriels. Pour s’orienter, il utilise ce que les chercheur.e.s appellent des modèles a priori, c’est-à-dire des attentes préétablies fondées sur les expériences antérieures du monde. Quand les modèles a priori sont fiables, la personne est capable de s’adapter et de naviguer dans son environnement efficacement, « sans surprise » [2].
Dans un fonctionnement optimal, un dialogue fluide se met en place. Si Don Walsh détecte quelque chose que la carte n’avait pas prévu, Jacques Piccard sort son crayon et corrige le trajet. Un peu comme dans le bathyscaphe, c’est ainsi que s’installe la communication entre les neurones sensoriels et les neurones associatifs de plus haut niveau, permettant d’ajuster les modèles internes. Ce processus constitue la base de la flexibilité cognitive : la capacité d’adapter ses croyances face à de nouvelles informations. Quand ces modèles internes deviennent trop rigides, se figeant dans des boucles neuronales répétitives, le système a davantage de mal à modifier ses croyances existantes [3]. Concrètement, le parallèle proposé pour le modèle de la dépression est le suivant : même si les neurones sensoriels détectent l’absence d’obstacles pour avancer, les neurones associatifs rejettent cette information parce qu’elle contredit les attentes. D’un point de vue anatomique fonctionnel, ce « Piccard rigide » correspond à une hyperconnectivité du DMN [4]. Ce réseau est un ensemble de régions qui s’activent quand l'individu est "au repos", lorsque l’esprit n’est pas engagé dans une tâche dirigée vers l’extérieur. Dans le modèle prédictif, ce réseau de neurones bien spécifiques jouerait un rôle clé en maintenant la stabilité des représentations internes, ce qui permet de maintenir une perception stable de sa propre identité et de son environnement [1]. Cependant, une récente méta-analyse d'imagerie cérébrale a démontré que chez la personne avec dépression, le DMN présente une hyperconnectivité pathologique associée à la rumination [5]. Ce réseau hyperconnecté imposerait des modèles cognitifs si rigides que le cerveau n’arrive plus à percevoir la nouveauté ou l’espoir, enfermant la conscience dans une boucle de prédictions négatives.
Bien qu’elles demeurent illégales dans la plupart des contextes, les substances psychédéliques reviennent aujourd’hui au centre de l’attention scientifique, notamment au Québec. Leur potentiel thérapeutique suscite l’intérêt des chercheur.e.s, tant pour traiter des troubles comme la dépression que pour mieux comprendre leurs effets sur le cerveau et l’esprit avant de pouvoir les utiliser dans des applications cliniques.
En effet, les études récentes en neuro-imagerie indiquent que les psychédéliques pourraient, durant une courte période, assouplir les modèles mentaux internes [1]. Sous leur effet, l’activité synchronisée du DMN « s’atténue » temporairement [6], plongeant le cerveau dans un état plus flexible. Biochimiquement, cela s’explique par une action sur les récepteurs de la sérotonine, un neurotransmetteur impliqué dans la régulation émotionnelle, sur lequel les antidépresseurs communs agissent également [7]. Une nuance importante existe cependant : les psychédéliques augmentent la plasticité cérébrale [8], c’est-à-dire la capacité du cerveau à modifier ses connexions et à se réorganiser. Cette plasticité se manifeste notamment par une baisse temporaire de la synchronisation du DMN, ce qui relâche certains mécanismes de défense psychologique, comme les ruminations, souvent associées à la rigidité des modèles mentaux internes. Cette ouverture temporaire devient une véritable force transformatrice uniquement lorsqu’elle est accompagnée d’une psychothérapie. L’enjeu thérapeutique se situe précisément lors de la phase d’intégration. Il s’agit du moment où le.la patient.e, avec l’aide du.de la thérapeute, utilise cette flexibilité temporaire pour mettre à jour durablement ses modèles internes. La substance n’offre pas une guérison miracle, mais une fenêtre d’opportunité neuroplastique. Durant la prise de psychédéliques et dans la période qui suit, le DMN est plus désynchronisé, et les modèles internes deviennent moins rigides. Avec le bon soutien, c’est le moment crucial qui permet de redessiner la carte : la thérapie permet aux nouveaux chemins neuronaux de se consolider, remplaçant ainsi les anciens modèles a priori de dépression [9].
En conclusion, dans un contexte sociétal où la dépression est devenue la première cause d’incapacité à l’échelle mondiale et où les traitements pharmacologiques traditionnels atteignent parfois leurs limites (près d’un tiers des patient.e.s souffrant de dépression majeure ne répondent pas aux traitements standards), cette approche propose une nouvelle manière de comprendre et de traiter la dépression [10-11]. Il s’agit d’un passage d’une logique palliative consistant à masquer les symptômes pour supporter le quotidien, à une approche potentiellement curative : s’attaquer aux mécanismes rigides, entre autres sous-jacents à la souffrance. Ces thérapies pourraient bientôt s’étendre à d’autres troubles caractérisés par des boucles de répétition, comme les troubles obsessionnels compulsifs, l’anorexie ou les dépendances [12].
Références
1. Carhart-Harris, R. L. et Friston, K. J. (2019). REBUS and the Anarchic Brain: Toward a Unified Model of the Brain Action of Psychedelics. Pharmacological Reviews, 71(3), 316-344. https://doi.org/10.1124/pr.118.017160
2. Seth, A. K. (2021). Being You: A New Science of Consciousness. Faber & Faber. https://files.spiritmaji.com/books/self-help/Being%20You%20_%20A%20New%20Science%20of%20Co%20-%20Seth,%20Anil.pdf
3. Gilbert, J. R., Wusinich, C. et Zarate, C. A. (2022). A Predictive Coding Framework for Understanding Major Depression. Frontiers in Human Neuroscience, 16(787495), 1-12. https://doi.org/10.3389/fnhum.2022.787495
4. Posner, J., Cha, J., Wang, Z., Talati, A., Warner, V., Gerber, A., Peterson, B. S. et Weissman, M. (2016). Increased Default Mode Network Connectivity in Individuals at High Familial Risk for Depression. Neuropsychopharmacology, 41(7), 1759-1767. https://doi.org/10.1038/npp.2015.342
5. Zhou, H. X., Chen, X., Shen, Y. Q., Li, L., Chen, N. X., Zhu, Z. C., Castellanos, F. X. et Yan, C. G. (2020). Rumination and the default mode network: Meta-analysis of brain imaging studies and implications for depression. NeuroImage, 206(116287), 1-9. https://doi.org/10.1016/j.neuroimage.2019.116287
6. Carhart-Harris, R. L., Erritzoe, D., Williams, T., Stone, J. M., Reed, L. J., Colasanti, A., Tyacke, R. J., Leech, R., Malizia, A. L., Murphy, K., Hobden, P., Evans, J., Feilding, A., Wise, R. G. et Nutt, D. J. (2012). Neural Correlates of the Psychedelic State as Determined by fMRI Studies with Psilocybin. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 109(6), 2138-2143. https://doi.org/10.1073/pnas.1119598109
7. Stahl, S. M. (2021). Stahl’s Essential Psychopharmacology: Neuroscientific Basis and Practical Applications (5e éd.). Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/9781108975292
8. Carhart-Harris, R. L. et Nutt, D. J. (2017). Serotonin and brain function: A tale of two receptors. Journal of Psychopharmacology, 31(9), 1091-1120. https://doi.org/10.1177/0269881117725915
9. Carhart-Harris, R. L., Roseman, L., Haijen, E., Erritzoe, D., Watts, R., Branchi, I. et Kaelen, M. (2018). Psychedelics and the Essential Importance of Context. Journal of Psychopharmacology, 32(7), 725-731. https://doi.org/10.1177/0269881118754710
10. World Health Organization. (2017). Depression and other common mental disorders: global health estimates. World Health Organization. https://iris.who.int/handle/10665/254610
11. Zhdanava, M., Pilon, D., Ghelerter, I., Chow, W., Joshi, K., Lefebvre, P. et Sheehan, J. J. (2021). The prevalence and national burden of treatment-resistant depression and major depressive disorder in the United States. Journal of Clinical Psychiatry, 82(2), e1-e10. https://doi.org/10.4088/JCP.20m13699
12. Moreno, F. A., Wiegand, C. B., Taitano, E. K. et Delgado, P. L. (2006). Safety, tolerability, and efficacy of psilocybin in 9 patients with obsessive-compulsive disorder. Journal of Clinical Psychiatry, 67(11), 1735-1740. https://doi.org/10.4088/jcp.v67n1110
